La Bretagne racontée à ma fille

couverture Alix

L’ouvrage : « La Bretagne expliquée à ma fille  » s’adresse à un public de fin de collège ou de lycée et plus largement au grand public. Il tente de vulgariser l’histoire de Bretagne sans sacrifier à la recherche. Il tient compte notamment des acquis de l’ouvrage  » De L’Armorique à la Bretagne. Les Bretons et l’Armorique au haut Moyen Age  » réalisé durant sept années de recherche (tirage à 2000 exemplaires).

Le livre ouvre sur un dialogue entre une adolescente de 16 ans et son père. Chaque chapitre commence par un symbole fort de la Bretagne. En voici le sommaire :

 – Les Celtes, les Bretons et l’Armorique.

– L’installation des Bretons en Armorique.

– Des comtes, des ducs ou des rois bretons ?

– La duchesse Anne et l’indépendance de la Bretagne

– Malo, le monastère et le nid de corsaires.

– La manufacture des toiles de Bretagne.

– La Révolution et les chouans.

– Bécassine et la République.

– Rennes ou Nantes, capitale de la Bretagne ?

– Alors être breton, c’est quoi ?

                          


9782849933084

Ce récit est né à la suite d’une  remarque de ma fille au sujet du dernier livre  que je venais d’écrire : De l’Armorique à la Bretagne. Le livre lui semblait compliqué, peu abordable. J’avais bien tenté de lui expliquer les notes en bas de pages,  les expressions latines ou le vocabulaire spécifique pour être précis… Je sais que je n’étais guère convaincant …  Le livre était pour elle un mystère, une sorte de vieux grimoire ou objet ésotérique. Bref, un livre qui, assurément, finirait une fois de plus au fond d’une bibliothèque. Il était difficile de s’y résoudre…

Comme prof de collège, il était également aussi difficile d’en rester là. L’enseignement de l’ Histoire de Bretagne est totalement absent des programmes de collèges et lycée. Pourtant à chaque fois que l’on on évoque le sujet en classe, le sujet intéresse.  Les élèves ont beaucoup de questions à poser sur leur Histoire, les légendes ou les symboles qui parlent de l’identité de leur région. Egalement dans cette logique, il me semblait important, à l’heure où les ados privilégient les réseaux sociaux et internet comme source d’information, de proposer un livre adapté à leurs attentes, dans leurs attentes et questionnements et loin des clichés ou des raccourcis historiques.

Me souvenant des interrogations de ma fille ou des discussions avec mes élèves, j’ai tenté de rédiger un texte à l’usage de tous, qui je l’espère, suscitera la discussion entre les générations.

Le  texte enfin a été écrit dans un esprit d’ouverture… Il est d’abord une invitation au voyage. Celui de la volonté de renouer avec les origines de la Bretagne tout en ayant un regard fixé vers l’avenir.


Extrait du livre, chapitre 2

L’installation des Bretons en Armorique.

–          Je voudrais encore une fois si tu le veux bien partir des symboles de la Bretagne pour remonter le fil de la Bretagne. Je prendrai d’abord le drapeau breton et dans celui-ci, ce qui m’intéresse.

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Drapeau breton, le Gwen ha Du, 1923.

 

–         Ce drapeau, le Gwenn ha Du, est très récent. Il a été conçu en 1923 sur celui des Etats-Unis, on l’a vu. Alors que le drapeau breton comporte 9 bandes blanches et noires, celui des Etats-Unis compte treize bandes blanches et rouges qui correspondent aux treize premiers Etats-Unis, les treize colonies anglaises qui ont déclaré leur indépendance en 1776. En Bretagne, il correspond aux neuf évêchés historiques : quatre bandes blanches pour la Basse-Bretagne, de langue bretonne : Saint-Pol-de-Léon, Tréguier, Cornouaille-Quimper, Vannes, cinq noires pour la  Haute-Bretagne : Rennes, Nantes, Dol, Saint-Malo, Saint-Brieuc », gallos. Les étoiles ont été remplacées par des hermines que j’aborderai dans le chapitre suivant, si tu le veux bien.

–          Mais le drapeau breton, c’est du copier-coller alors!

–          Internet n’était pas là. Disons que son auteur aura été bien inspiré. Si je reviens aux neuf bandes de couleur et les neufs évêchés bretons, sept de ces saints, considérés comme fondateurs de la Bretagne figurent dans le Tro Breizh (le pèlerinage des sept saints bretons), à l’exclusion de ceux de Rennes et Nantes. Celui-ci pose en retour l’origine du pèlerinage, littéralement «  le tour de la Bretagne » remis au goût du jour en 1990 et celle des évêchés dits « bretons ». Parmi ces sept saints, on trouve Patern (Vannes), Corentin (Quimper), Pol Aurélien (Saint-Pol-de-Léon),  Tugdual (Tréguier), Brieuc (Saint-Brieuc), Malo (Saint-Malo), Samson (Dol-de-Bretagne).

–          Tu veux dire que le Tro Breizh est une invention récente ?

–          Une des  plus ancienne mentions du Tro Breizh est indiquée à travers la mention d’un pèlerinage circulaire dans une vie de saint Lunaire (comme la ville !) du XIIe siècle  Il préfigure peut-être le pèlerinage des sept saints bretons mais la confusion est possible entre le culte des sept saints bretons et le pèlerinage non attesté avant le XIVe siècle, cela de façon encore anecdotique. Il l’est en effet lors de l’enquête en canonisation d’Yves Hélori alias saint Yves, en 1330. C’est aussi par référence à eux qu’apparaît un de premiers emblèmes plus spécifiquement breton dans une des versions de la chanson de Roland du XIIe siècle « un vert étendard aux sept saints de Bretagne » (Piniax les guie a une vert enseingne / il est escript as .VII. saints de Bretaingne).

–          La question de l’origine de ces sept évêchés renvoie aussi aux origines de la christianisation de la péninsule armoricaine.

–          Si ce sont des saints bretons, alors les sept évêchés ont été fondés par des Bretons, simple non ?

–          Eh bien non, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Tous ne sont pas d’origine bretonne. Selon le modèle de l’empire romain, christianisé depuis le IVe siècle, qui veut qu’à chaque cité gallo-romaine correspondait un évêché (territoire relevant de l’évêque), la règle aurait dû être celle de cinq évêchés pour la péninsule armoricaine : les Namnètes, les Riedones, les Vénètes, les Coriosolites et les Osismes  à l’intérieur de la circonscription de la troisième Lyonnaise, une circonscription plus vaste d’origine militaire et devenue religieuse ensuite. Pourtant les seuls évêques qui sont mentionnés au Ve siècle dans des conciles ou synodes (assemblées religieuses) de la IIIe Lyonnaise sont ceux de Nantes (453), Rennes (461) et Vannes (vers 465). Ce sont les évêchés d’origine gallo-romaine. Ils n’étaient pas bretons, ceux-là. En 866, une lettre du Pape en compte désormais sept : à ces trois-là se sont ajoutés ceux de Quimper, Saint-Pol-de- Léon, Saint-Malo et Dol. Ceux de Tréguier et Saint-Brieuc apparaissent tardivement dans les sources seulement après 990.

–          Si je compte bien. Il en reste quatre. Cela veut dire qu’ils ont été créés après le Ve siècle ?

–          Les seules traces de christianisation correspondant à ces évêchés restants, soit dans l’Antiquité l’espace qui relevait des Coriosolites et des Osismes se réduisent à ce jour à un tesson de sigillé gravé d’un chrisme à Quimper (une croix gravée sur une tuile !), deux bagues à chaton, une à Carhaix portant l’inscription Sabine vivas (Que Sabinus vive [en Dieu]), une autre ornée elle aussi d’un chrisme à Quimper (Parc-ar-Goas)  et  quelques rares tombes à inhumations. Rien de loin ou de près qui puisse justifier d’un évêché à l’époque gallo-romaine. Les autres sources restent silencieuses. Le seul indice avéré qui pourrait justifier de l’installation avant la fin de l’Antiquité est la mention d’un « évêque des Bretons » Mansuetus qui souscrit au concile de Tours en 461. Etait-il un « évêque missionnaire » ou chorévêque (évêque sans siège) comme cela a été avancé, ou simplement un évêque de Toul, extérieur à la troisième Lyonnaise, selon une autre hypothèse ? Le débat reste ouvert.

–          S’il n’y a pas encore d’évêché à l’Ouest de la péninsule, ce sont les Bretons qui les ont mis en place ?

–      Les traces de la fondation d’un évêché sont plus probantes après les migrations des bretons du VIe siècle. C’est le cas de l’évêché de Dol mentionné dans la vie de Samson (son fondateur) au temps de Childebert et dont le nom est repris dans le troisième concile de Paris en 561/562. Il est peut être contemporain de celui de Saint-Pol-de-Léon dans une autre vie de saint de saint Paul Aurélien  par Wrmonoc, moine de Landévennec en 884. Elle reprend des chefs bretons donnés comme relevant de l’époque mérovingienne et cités aussi dans la vie de Samson : le comte Withur et Judual donné comme « prince très illustre d’une grande partie de la Domnonée ». L’évêché de Lisieux (Lexobie), contemporain, attesté en 538 avait peut-être des terres en Bretagne, celles du monastère (minihi) de Tréguier. Cela expliquerait qu’ensuite il est donné lieu à la création d’un nouvel évêché autour de l’An Mil puisant sa légitimité dans l’Antiquité. La date de fondation de l’évêché d’Alet (Saint-Servan aujourd’hui près d saint Malo) est désormais mieux assurée, à l’époque carolingienne, peut-être dès l’époque de Charlemagne. L’origine de cette fondation est connue par un diplôme d’immunité (une exemptions d’impôts et de charges publique) de 816 accordé par Louis le Pieux portant sur « l’Ile qui est appelée Malo » et l’église de saint Méen et de saint Judicaël » qui assurait à l’évêché d’Alet un temporel, pris en partie sur l’évêché de Dol, jugé trop breton. Il était à deux têtes, à cheval entre les monastères de Saint-Malo (le minihi de Malo) et celui de Saint-Méen dans le Poutrocoet (ou sa latinisation pagus trans silvam, littéralement, « la Transylvanie »), en une partie du pays de Brocéliande actuel. La datation de l’évêché de Cornouaille (Quimper) continue de susciter le débat. Les données récentes de l’archéologie accréditent une fondation à l’époque carolingienne. Cette fondation pourrait être étroitement liée  à celle de Saint Malo et de l’octroi du diplôme d’immunité de 816, lors d’une expédition de Louis le Pieux où celui-ci entendait imposer à la Bretagne, la réforme de Benoît d’Aniane, une réforme monastique pour tous les monastères bretons. C’est peut être après l’entrevue avec l’abbé de Landévennec Matmonoc en 818, qu’est envisagée la création de cet évêché. Aucun évêque n’est mentionné auparavant dans l’évêché de Cornouaille. Le premier qui  apparaît dans des lites conciliaires est l’évêque Felix. Il est déposé en 848 pour cause de simonie (le commerce des biens spirituels, tout particulièrement des sacrements de l’Eglise) et remplacé par un certain Anaweten. Le fait que le premier ait été renvoyé pouvait impliquer l’installation d’évêques depuis une ou deux générations ce qui renvoie à la réforme de 816.

–   Quand tu parles des évêchés, je vois qu’on ne plus t’arrêter… Pourquoi est-ce si important ? Et que sait-on de l’installation des premiers Bretons ?

–  La religion renseigne indirectement sur la société, les mentalités. Des indications sont rapportées indirectement grâce à la toponymie, l’étude des noms de lieux. Deux familles de toponymes en particulier, rendent compte de l’installation des Bretons : les ploues (paroisses) et lan (monastères).

– Parmi, les lan, beaucoup furent des établissements somme toute modestes, « constitués de simples ermitages d’un oratoire et d’une ou deux huttes de branchages », d’autres ont eu une destinée plus importante, tels ceux de Landévennec (en vieux breton Lann to Winnoc, forme familière du patronyme Winwaloeus :  le « monastère de Guénolé », Lanmeur (meur, « grand »). La toponymie a gardé la trace d’une cinquantaine de lan dont le culte du saint a perduré (Lannedern, Lanidult Lanmodez, Landeleau…) pour quelques-uns.

–   certains de ces monastères ont donné naissance ensuite à des paroisses (ploues). C’est par exemple le cas dans la vie de saint Paul Aurélien de Ploudalmezau qui a pour origine l’installation d’un monastère lan (le monastère de Lanna Pauli) en Lampaul-Ploudalmézeau, dans un domaine foncier gallo-romain. Cela l’est aussi de Languedias et de Plélan le Petit : Languedias (ou lan de Catihern*) qui aurait donné naissance à Plélan-le-Petit (littéralement une ploue de lan : « paroisse du monastère ou ermitage).

–  Et  il vient d’où le nom de plouc ?

–   Le mot plouc a connu à peu près la même évolution que celui de païen (du latin paganus qui signifie « paysan, du village » par opposition à la cité, la civilisation)  dans l’Antiquité. Il est relativement récent, de la fin du XIXe siècle (la première décennie de la IIIe République) et désignait à l’origine, les paysans bretons ou les gens d’origine bretonne, probablement en référence aux nombreuses localités dont le nom commence par « plou » et dont on voulait se moquer. Et ce n’est pas un hasard si le terme est né sous la IIIe République, où la référence à la culture bretonne était considérée comme rétrograde !

– Entendu pour les ploucs ! C’est plutôt des ploues du Moyen Age, je pense, que tu veux me parler… Allez, je te laisse reprendre le fil de ta pensée, sinon tu ne ma lâcheras pas !

– Je vois que tu me connais bien. L’étude de la répartition des ploues dans la péninsule armoricaine donne une situation proche de celle qui pouvait se présenter au moment de la formation des Etats-Unis et de la conquête de l’Ouest au XIXe siècle par le mouvement de colonisation d’un littoral à l’autre. La cartographie des ploues fait en effet apparaître une forte concentration de celles-ci sur le littoral Nord et en Cornouaille qui n’est pas sans lien avec la ligne de défense côtière précédemment évoquée, – l’installation de ces populations s’étant faite par les routes transmanche, déjà anciennes -. Plus rares sont les ploues vers l’intérieur, où elles semblent dessiner un gradient Nord-Sud de colonisation, privilégiant les voies de communication naturelles. L’installation des communautés bretonnes christianisées (« plebs-fidèles ») insulaires n’impliquait pas cependant un territoire bien identifié (« plebs-territoire ») cohérent ou régulier. Une des fondations, probablement parmi les plus anciennes est celle de Fracan (commune de Ploufragan), non loin d’une résidence de Riwal, le chef breton du début du VIe siècle en baie de Saint-Brieuc. Le récit de sa fondation est rapporté par Wrdisten dans la Vie de Guénolé à la fin du IXe siècle : « Un homme illustre du nom de Fracan, quittant sa terre à cause de la terrible épidémie vint à cette époque en Armorique prendre un domaine de la dimension d’une ploue. Traversant avec quelques-uns la mer britannique, il fut conduit par le souffle léger de Circius en un port qu’on appelle Brahec. Parcourant aussitôt les alentours – on était environ à la onzième heure du jour – et y découvrant un domaine qui n’était pas petit mais qui avait environ la dimension d’une ploue, entouré de tous côtés de bois et de taillis, appelé depuis d’après son inventeur, fécondé par les eaux d’un fleuve qui s’appelle proprement « Sang » [le Gouët], confiant, il entreprit d’y habiter avec les siens, désormais à l’abri des maladies ». Parmi les 179 occurrences relevées dans la péninsule, 80% de ploues peuvent être reliées à un saint éponyme mais deux tiers de ces saints sont inconnus dans la centaine de Vies de saints (en incluant les versions successives d’un même saint !) qui nous ont été conservés.

– On sait quelque chose de ces moines arrivés en Armorique ?

– Pas grand chose, à vrai dire difficiles à interpréter. Le site de Landévennec offre un cas bien singulier où les sources archéologiques et hagiographiques semblent se recouper. L’archéologie a révélé ici une implantation funéraire et cultuelle précoce entre la fin du Ve siècle et le début du VIe siècle. Cet espace était séparé de l’habitat conformément à l’usage antique de la séparation héritée du monde sacré et du monde profane, des morts et celui des vivants. La lecture de la vie de Guénole de son côté laisse entrevoir le fil de l’histoire. Après l’échec de l’installation en  sur l’île de Thopépigie (« l’île de Tibidi ») au fond de la rade de Brest  où le terrain « battu de tous les vents et entouré de mers et de rochers, digne aucunement d’être habité des hommes »,  le site de Landévennec, sur l’autre rive, est choisi trois ans plus tard en 485 et présenté comme un nouveau paradis terrestre : « Il y avait au milieu de l’île une butte où il [Guénolé] avait coutume de s’asseoir avec les onze disciples et de dicter. De là on aperçoit de beaux bois situés sur une chaîne de montagnes avec un vallon en son milieu, bien visible au lever du soleil. Mais les en séparait à la distance de deux milles l’immense océan, que rejoint le grand fleuve appelé l’Aulne. Du vallon qui était au milieu de cette terre, chaque jour au lever du soleil, s’élevait un brouillard, comme une fumée et ainsi le lieu paraissait chaque jour à ceux qui le contemplait plus enchanteur. C’est donc vers ce lieu qu’ils demandaient à être conduits ».

L’installation a d’ailleurs tous les traits du récit biblique. Guénolé est assimilé à un nouveau Moïse entouré de onze compagnons, qui franchit le fleuve de l’Aulne à pieds secs  :  « Il frappa du bout de son bâton l’entrée de la mer profonde. Quand il eut ainsi touché les bords, comme au passage mosaïque de la Mer Rouge, chantant un hymne avec ses onze frères, s’appuyant sur la conduite de Dieu, il pénétra dans la mer coupée en deux comme par un sentier aussi sec que la poussée du sol, le mur de Thétis l’entourant des deux côtés, les eaux s’arrêtant en amont et comme fuyant en aval. Ainsi, sans être le moins troublés du monde troublés par la crainte, traversèrent-ils à pieds secs par le lit asséché de la mer profonde ». La vie du saint révèle aussi l’écho de l’extrême austérité de  la règle qui régissait  alors la  communauté. L’auteur Gurdisten qui la rapporte au IXe siècle,  appartient à la communauté bénédictine fraîchement installée sur le site, soit trois siècle après la fondation. Aussi quand, il s’ en porte l’écho, c’est pour mieux l’opposer à celle à laquelle il appartient caractérisée par sa modération. Cela veut-il dire qu’il en force les traits ? Probablement non. Il empruntait en effet au monachisme de type insulaire ou en Irlande qui était très rigoureux. Selon la vie de saint , qui prend comme exemple Guénolé refusant de se vêtir « de lin ou de laine » se couvrait de « quelques peaux de chèvre » et mortifiait son corps « par un jeûne de deux jours consécutifs, souvent trois ». Il avait également coutume « de psalmodier chaque jour en privé trois fois cinquante psaumes, tantôt les bras en croix, tantôt immobile de tout son corps, tantôt en se jetant à genoux ». La règle appliquée cette fois-ci à l’ensemble de la communauté prévoyait que « les moines devaient se contenter d’une tenue unique avec une peau de mouton et d’une seule paire de chaussures tant pour le jour que par la nuit, plus un manteau  si l’exigeait la nécessité du voyage ». Un autre usage marquant de la communauté était la tonsure héritée des Scots, c’est à dire le crâne rasé et les cheveux long par ailleurs. Enfin, et c’est sans doute la critique la plus forte apportée par l’auteur, la pratique du gyrovaguisme était largement répandue : les moines ne s’attachaient à aucun monastère ni aucune règle, conformément à «l’esprit de pérégrination » venu du monachisme irlandais , les moines remettent leur destinée aux mains de la Providence, figurant comme d’éternels pèlerins devant Dieu .

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Habit de moine breton au haut Moyen Age, reconstitution du musée de Landévennec : « A partir du jour où il entreprit de construire son loc, jamais il [Guénolé] n’usa de vêtements de laine ou de lin, mais toujours de poil de chèvre » (Clément de Landévennec, Vie de Guénolé vers 860).

 – Y avait-il plus de saints en Bretagne qu’ailleurs ?

– Non, pas du tout. C’est l’effet des sources ! La littérature religieuse constitue en effet l’essentiel de la production écrite avant le XIe siècle. Ensuite, il faut s’entendre parce que l’on appelle « saints ». Dans l’Antiquité, le titre de saint qualifiait les membres du clergé. Ils n’étaient donc pas reconnus en tant que tels par la Chrétienté et cela même pour les sept saints considérés comme fondateurs ! Ils étaient au même titre que les chefs de clans, des chefs religieux qui avaient encadré leur communauté au moment de leur installation dans la péninsule. On conserve pour les plus connus d’entre eux, une centaines de Vies latines médiévales, en comptant les versions successives.

– Pourtant j’ai été voir la vallée des saints à Carnoët dans les Côtes d’Armor ? Ils prévoient de construire plus de mille statues  de saints considérés comme bretons. J’ai même lu sur un panneau qu’ils en avaient dénombré deux mille !

– Oui, disons que ce seront autant d’histoires individuelles de clercs, à situer entre légende et histoire, qui ont participé de près ou de loin à l’Histoire de Bretagne ! C’est un beau lieu de mémoire, une « Île de Pâques » revisitée à la bretonne avec des géants de granite. A chacun d’y voir ensuite ce qu’il met derrière !

– Et en dehors des ploues et des lan, il y a d’autres moyens de connaître ces premiers bretons installés sur le continent ?

– Dans la mesure où ces peuples étaient essentiellement ruraux et ne recouraient pas à la monnaie dans leurs échanges, il est difficile de les connaître. Tout au plus a-t-on retrouvé quelques pièces de l’époque de Justinien près de Saint-Pol-de-Léon et il est fait allusion de ces monnaies sur une des îles anglo-normandes pour des terres qui relevaient du monastère de Dol, dans une vie de Samson au moment de sa fondation. C’est peu mais ce n’est pas étonnant. Le matériel dont disposaient les premières communautés monastiques et les migrants bretons était relativement sommaire, périssable. Les conditions de conservation des ossements dans les sols acides n’étaient pas non plus favorables. Nul n’est besoin de dire qu’elles n’étaient pas celles de la Scandinavie où la tourbe a permis de conserver presque intacts des drakkars ou le corps de Vikings ! Les céramiques, originaires de Bretagne insulaire (Grande-Bretagne) retrouvées ici et là suivaient en fait le fil d’anciennes voies commerciales. Elles sont peu nombreuses et ne peuvent pas justifier d’un caractère ethnique marqué, cela d’autant qu’on en retrouve autant voire plus du côté de la Normandie actuelle !

–  Dis-donc, c’est une vraie enquête judiciaire cette Histoire !

–  Un dernier élément à porter au dossier est le positionnement à avoir à l’égard d’anciennes lois écrites milieu brittonique au IXe siècle appelées Les extraits des livres des Romains et des Francs (ELR). Elles posent la même question que les Vies de saints à savoir si elles peuvent renseigner sur la période à laquelle elles semblent s’appliquer, celle de lois proches de la loi salique des Francs  du début du VIe siècle, – et teintées du droit romain – où seulement l’époque elles ont été rédigées. Elles ont été transmises en latin et conservées dans six manuscrits accompagnées dans cinq d’entre eux de gloses (ou commentaires) en vieux breton, à une date où le breton commençait à se singulariser dans le paysage comme langue dans un territoire bien défini, celui de la Bretagne actuelle. Pouvaient-elles cependant s’appliquer à des événements antérieurs de trois siècles ? L’étude de leur contenu au regard de l’archéologie, de vies de saints et de lois galloises du Moyen Age n’exclue pas que ces lois aient été appliquées dans le contexte des migrations bretonnes. Elle irait dans le sens de la définition d’un peuple à la culture orale, d’une civilisation agraire où le statut de la propriété était différent de celui du monde romain et du rôle des chefs de clans considérés comme garants de leurs communautés. Ces lois  introduisent la propriété individuelle qui était alors inconnue en Bretagne insulaire où elle était familiale, et indivise, conformément au droit coutumier tout en le préservant. On retrouve ces dispositions dans le droit coutumier des Gallois au haut Moyen Age. Celui-ci précisait en outre que « la propriété indivise » est détenue entre membres de la « famille proche » (gwelygord), plus restreinte que, le clan. Dans les cartulaires (des recueils de copies d’actes ou documents) de Redon et Landévennec, le droit coutumier traditionnel est encore en vigueur au IXe siècle, à travers des « terres en commun » (les couuen-ran) possédées conjointement à celle de la propriété individuelle par la parentèle. Les lois insistent sur les limites de propriété. L’exclusion des talus (haies végétales, talus de terres ou fossés pas forcément mitoyen comme au Pays de Galles) de la propriété familiale  montre que le mode de transmission de la terre des Bretons était différent de celui du droit romain. D’origine insulaire, le droit coutumier avait davantage vocation à assurer la cohésion et la pérennité du clan, des familles. Le rôle des chefs de clan (le capitalis) est proche de l’institution des machtierns ou  « chefs de village(s) » dans le cartulaire de Redon qui sont  garants « de l’exécution des contrats entre personnes privées, de « l’administration de la justice ».

– Cela ne me dit pas grand choses des paysages qu’il y avait alors en Bretagne ! Tu peux être plus concret ?

– Il est difficile d’imaginer l’environnement des premiers Bretons. Les données du Cartulaire de Redon, dont je t’ai parlé offre une image partielle de ce que pouvait être le paysage rural de la Bretagne, étendue à sa partie méridionale (la moitié Est du Morbihan et quelques communes de l’Ouest de l’Ille-et-Vilaine) mais tardive, autour du IXe et Xe siècle. Elles confirment ce que disent les Vies de saints rédigées à la même époque pour décrire l’installation des premières communautés du VIe siècle. Est-ce çà dire que leurs auteurs ne décrivaient là que leur environnement plutôt que celui du temps des premières installations bretonnes ? Il est difficile de la dire. Tout au plus peut-on dire que l’archéologie, – quand cela été possible -, tend à le confirmer. Pour revenir au Cartulaire,  celui-ci mentionne parmi les exploitations agricoles les plus courantes, le ran. Celui-ci est défini par la quantité de céréales destinée à la semence. Il correspondait à une superficie en moyenne d’environ 20 à 25 hectares. Comme la productivité à cette époque était faible, de l’ordre de un grain semé pour trois récoltés les chercheurs ont déduit que la superficie labourée sur ces exploitations ne dépassait pas en moyenne deux à trois hectares. L’hypothèse est intéressante car elle permet de restituer en partie les paysages d’alors.

–  Alors en gros, ils travaillaient sur trois ou quatre hectares sur les 20 à 25 mais ils faisaient quoi du reste ?

–  En fait, cela ne se pose pas vraiment en ces termes. Si  cette surface est aussi faible, c’est que la terre s’épuisait rapidement. Les agriculteurs abandonnaient les champs après deux à trois ans d’exploitation. Ils pratiquaient ce que l’on appelle une agriculture itinérante. Les champs n’étaient pas cloisonnés mais ouverts. Ce type d’agriculture explique aussi le développement des landes dans la région, des terres où on trouvait des bruyères, d’ajoncs et de genêts et des joncs…. Les terres des ran  correspondaient en gros à l’opposition entre terres chaudes réservées aux cultures et terres froides, liées aux landes au XIXe siècle en Bretagne, une reconquête permanente du territoire et non un défrichement progressif.

–   Mais tout cela était suffisant pour vivre ?

–  Non, certainement pas. Ces agriculteurs pratiquaient aussi l’élevage des moutons et des porcs sur le reste des terres du ran, celles en repos ou en friche : les landes et les bois. Les jardins enfin, à proximité des habitations, apportaient leur complément en légumes et cultures spécialisées, le lin ou le chanvre pour le tissage par exemple. La lecture du Cartulaire, dévoile aussi qu’il y avait de l’autre côté de la Vilaine, en milieu franc d’autres exploitations plus grandes, des domaines, sur le modèle des villae carolingiennes.

Et la forêt était importante ? Quelle surface elle avait en Bretagne ? Etait-elle une forêt impénétrable comme on l’a si souvent dit ?

Contrairement à ce qu’ont pu en dire les historiens au XIXe siècle, La Borderie en tête, la forêt au début du Moyen n’étaient ni plus ni moins importante qu’aujourd’hui. Le mythe d’une grande forêt popularisée sous le nom de Brocéliande ou Brécilien est lié e fait à la surinterprétation des récits hagiographiques, en oubliant que les vies de saints visaient avant tout de faire de leurs saints, des héros prompts à défricher les âmes. Les prospections aériennes ou les analyses soulignent au contraire une occupation discontinue de l’espace. En gros les forêts étaient proches de celles que l’on a à l’heure actuelle, associé à des landes à leur lisière.

 

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